L'arrivée d'Emile Bernard à Pont-Aven en août 1888, puis celle de sa soeur Madeleine chaperonnée par sa mère, vont bouleverser la vie de Gauguin :  il était encore en peinture dans le sillage de Pissarro, il découvre ce que Bernard peint depuis quelque temps et c'est la révélation. Bernard tourne le dos à la touche divisée, que ce soit en points (Seurat) ou en virgules (l'impressionnisme) ; il procède par aplats cernés en évitant autant que possible le travail des ombres et toutes les subtilités de l'art classique. Ses toiles de 1887 ci-dessous tournent le dos à tout ce qui s'est fait jusque-là. Dans sa sculpture, Gauguin s'était approché, et pour cause, d'un art de la masse avec décoration en aplats cernés (voir pot bleu chapitre XXIII ). En regardant les toiles de Bernard il comprend immédiatement les potentialités de cette nouvelle manière qui  sera son langage pour le reste de son oeuvre. De fait, la rencontre avec Pissarro avait été pour lui aussi négative que positive : Pissarro lui a appris à peindre, certes, mais il l'a enfermé dans les principes de l'esthétique impressionniste : touche divisée et réalisme (l'art impressionniste n'est pas un art de l'imaginaire et Gauguin en fera une critique sévère par la suite). Pissarro en 1886 a suivi Seurat, ce qui a amené sa rupture pour un temps avec Gauguin, mais celui-ci peignait encore peu ou prou comme son maître avant août 1888. L'arrivée de Bernard va permettre à Gauguin d'assimiler cette nouvelle formule plastique en allant bien au-delà, vers le synthétisme qui se voit dans les dernières toiles de ce chapitre. Tout cela dans la lumière de Madeleine Bernard pour qui Gauguin conçoit un amour aussi fou qu'impossible. Enfin, ce travail d'élaboration d'un nouveau langage se fait en groupe dans une extraordinaire effervescence, un véritable chaudron, dont témoignent les toiles des autres membres du groupe comme Charles Laval ou Henry Moret. 

Emile Bernard (1868-1941), photo prise en 1889, un an après la rencontre avec Gauguin à Pont-Aven. Il a à peine 21 ans !

Photo redécouverte récemment qui montre les trois protagonistes de l'année 1888 : De gauche à droite, Emile Bernard tête nue en deuxième position, puis Van Gogh de face tenant sa pipe, et tout à fait à droite Paul Gauguin. La photo n'a pu être prise qu'en automne 1887 ou au plus tard dans les premiers jours de janvier 1888. Gauguin rentré de Martinique est alors encore malade de la dysenterie.

Emile Bernard et sa soeur Madeleine, il s'agit de la photo complète de 1889 déjà citée plus haut. Madeleine Bernard (1871-1895) a 18 ans ici. Elle mourra au Caire à 24 ans, de tuberculose semble-t-il.  

Madeleine Bernard adolescente, un an peut-être avant  son arrivée à Pont-Aven en 1888, à l'âge de 17 ans. Photo prise dans Gauguin, Premier itinéraire d'un sauvage, II, p 447.

Jeune femme d'exception, ses textes en témoignent, elle fut follement aimée par Gauguin, 40 ans, marié et père de cinq enfants au Danemark...  Madeleine lui préférera Charles Laval auquel elle se fiancera. Sans la présence de ce regard et de cet esprit si assoiffé d'infini et de beauté, l'été 88 à Pont-Aven eût été autre. 

Toulouse-Lautrec, Portrait d'Emile Bernard, 1886, Londres, Tate Modern Gallery.  Le peintre a bien saisi le caractère de ce garçon de 18 ans "qui ne redoute rien" (Gauguin). 

Emile Bernard, Pont de fer à Asnières, 1887, New York, Métropolitan Museum of Art. 

 Emile Bernard, Après-midi à Saint-Briac, 1887, Aarau, Aargauer Kunsthaus.

Emile Bernard, Chiffonnières-Clichy, 1887, Brest, Musée des Beaux-Arts. 

Nature morte- Fête Gloanec, 1888, Orléans, Musée des Beaux-Arts. Premier essai de Gauguin dans ce nouveau langage qui sera le sien. Le rouge tonitruant en aplat dit assez la libération ressentie par l'artiste que plus rien n'arrêtera désormais. 

A gauche, Le Gardien de porcs, 1888, Los Angeles, County Museum of Art. Pour donner une idée de la mutation de la peinture de Gauguin, on peut comparer cette toile au détail ci-dessus d'un tableau sur un sujet similaire, peint quelques mois avant l'arrivée de Bernard : L'Hiver à Pont-Aven, 1888, Tokyo, Museum of Western Art. Ce rapprochement dit tout. 

La Vague, 1888, Collection particulière. Porté par le grand souffle et l'amour pour Madeleine, son esprit acéré, Gauguin ose tout, comme ce sable vermillon... 

Portrait de Madeleine Bernard par Gauguin, 1888, Musée de Grenoble. Oeuvre dont aucune photographie ne peut  rendre le velouté, la caresse voluptueuse pour les yeux qui en dit long sur l'amour suscité par l'égérie de Pont-Aven. Il faut aller à Grenoble ne serait-ce que pour cette peinture magique.  

Emile Bernard, Madeleine au Bois d'Amour, 1888, Musée d'Orsay. Stimulé par ce climat de haute création, Bernard réalise ce magnifique portrait de sa soeur en gisant médiéval. 

Emile Bernard, Portrait de ma soeur Madeleine, 1888, Albi, Musée Toulouse-Lautrec. Une simplification des traits qui rapproche cette oeuvre de la statuaire médiévale. Bernard était alors passionné par les primitifs chrétiens, d'où de longues discussions par lettres avec Van Gogh pour qui les primitifs ne sont pas tout. 

Charles Laval, Allant au marché, 1888, Indianapolis Museum of Art. Pour donner une idée de la valeur des compagnons de Gauguin et Bernard, j'ai mis cette toile, la meilleure de Laval, où on voit dans les déformations des visages et certaines outrances des accents qui annoncent Soutine.  

Henry Moret, Port Manech, 1896, Saint-Petersbourg, Musée de l'Hermitage. Même si cette toile fut peinte plus tard, elle donne un aperçu de la valeur du groupe de Pont-Aven dont Moret faisait partie. 

Emile Bernard, Les Bretonnes dans la prairie ou Bretonnes au pardon, 1888, Collection particulière.  Ce coup d'éclat, d'une audace folle, qui renverse tout ce qu'on pouvait apprendre en peinture à l'époque, manque cependant de solidité plastique, le trait tout en rondeur n'est pas encore dominé par ce jeune homme de 20 ans qui y parviendra plus tard en d'admirables réussites. Et on ne voit pas le lien profond entre sujet, facture, composition. C'est peint à l'arrache et Van Gogh la jugera "magistrale".

 La Vision du Sermon, 1888, Edimburg, National Gallery of Scotland. Au coup d'éclat de Bernard, Gauguin va répondre par ce tableau d'une tout autre portée, premier chef d'oeuvre de ce nouveau langage de Gauguin. Oeuvre à la pensée complexe, en plusieurs strates, à la fois primitive et d'un raffinement pictural que la photo écrase (hélas !). A cette date, Gauguin a quelque 300 toiles derrière lui et une bonne centaine de sculptures. Cela lui donne une maîtrise, un savoir-faire, un métier, que Bernard ne peut encore posséder.