Le 23 octobre 1888 Gauguin arrive enfin à Arles pour un séjour de deux mois dans la Maison Jaune, avec Vincent Van Gogh. Impossible de restituer ici, même sous forme ramassée, ce qui est dit dans le long chapitre que j'ai consacré à cette histoire. Par delà les faits avérés, supposés, ou douteux, il reste les toiles et quand on les fait parler elle disent beaucoup. Les voici dans l'ordre où elles sont citées dans le chapitre qui fut aussi à peu de choses près celui de leur réalisation. On constate d'abord que ce face à face tragique permit un incroyable feu d'artifice d'oeuvres souvent de premier ordre. Les deux peintres se sont bel et bien affrontés par la voie picturale, mais si Gauguin a réussi à maintenir son cap, ne faisant qu'un écart (Café de nuit qu'il n'aimait pas), Van Gogh a essayé de peindre comme son ami tant par la technique (aplats de couleur cernés), que dans le fond  (peinture "de tête", imaginaire et non réaliste comme dans Souvenir du jardin d'Etten) . Il reniait ainsi dix ans de recherches qui l'avaient conduit à ce style génial que nous lui connaissons. L'effondrement psychique devenait inévitable. A l'issue de cette confrontation, les autoportraits de décembre disent tout de l'état des deux protagonistes.  Le mot de catastrophe est de Gauguin. Si, en effet, Van Gogh sombra lors de cet épisode arlésien, et se suicida en juillet 1890, Gauguin perdit son marchand Théo Van Gogh. Commença pour lui, dès lors sans appui, une longue période de onze ans de souffrances et de misères.

Van Gogh, Le Semeur, 1888, Winterthur, Villa Flora. Toile lumineuse si pleine d'espoir dans le futur de l'Atelier du Midi dont rêvait Van Gogh.

Van Gogh, Le Vieil if, 1888, London, Helly Nahmad Gallery. Le vieil if qui renaît sur un ciel jaune, la couleur de l'amour pour Van Gogh. Rien ne dit mieux son état d'esprit en ce début de séjour de Gauguin à Arles. 

Gauguin, La Meule, Environs d'Arles, 1888, Indianapolis Museum of Art.

Van Gogh, L'Allée des Alyscamps, 1888, Collection particulière.

Gauguin, Les Alyscamps, 1888, Paris, Musée d'Orsay. 

Van Gogh, Les Alyscamps, Chute de feuilles, 1888, Otterlo, Van Gogh Museum.

Gauguin, Les Alyscamps, Chute de feuilles, Tokyo, Seiji Memorial Yasuda Kasai Museum of Art. 

Van Gogh, L'Arlésienne, 1888, New York, Museum of Modern Art. 

Gauguin, Café de nuit, Arles, 1888, Moscou, Musée Pouchkine. Tableau dans la veine réaliste, celle de Van Gogh, raté selon Gauguin qui ne l'aimait pas. Il comprit alors que sa voie était le symbolisme, l'allégorie, la peinture énigmatique jusqu'au double sens au besoin. Comme la suite le montrera. 

Van Gogh, La Vigne rouge, 1888, Moscou, Musée Pouchkine.

Gauguin, Misères humaines, 1888, Charlottenlund (Danemark), Ordrupgaard. Des Bretonnes qui vendangent à Arles, un masque de momie péruvienne, le symbolisme de cette toile mystérieuse et magistrale a fasciné Van Gogh.

Gauguin, La Femme aux cochons ou En pleine chaleur, 1888, Collection particulière. Autre toile symboliste sur la condition des deux artistes confrontés au vertige du sexe né de leurs fréquentes visites au bordel de zouaves. 

Van Gogh, Le bordel, 1888, Philadelphie, Barnes Foundation. Toile sur le bordel d'Arles à rapprocher de la précédente. Peinte très vite en aplats cernés à la manière de Gauguin, une esquisse sans suite qui donne la clef de La Femme aux cochons et éclaire un aspect resté dans l'ombre du drame arlésien. 

Van Gogh, Souvenir du jardin d'Etten, 1888, Saint-Petersbourg, Musée de l'Hermitage. Toile ratée selon Van Gogh et déjà malade : elle annonce celles de Saint-Rémy. Peindre selon l'imagination c'est aller "dans le mur" pour lui, comme il l'écrira à Emile Bernard. 

Van Gogh, Femme lisant un roman, 1888, Collection particulière. 

Van Gogh, La Chaise de Van Gogh, 1888, Londres, National Gallery. 

Van Gogh, Le Fauteuil de Gauguin, 1888, Amsterdam, Musée Van Gogh. L'accord rouge-vert est toujours associé dans l'esprit de Van Gogh aux passions maléfiques comme il l'écrit dans une lettre.

Van Gogh, Portrait de Gauguin, 1888, Amsterdam, Musée Van Gogh. Peint comme à la dérobée et de loin, ce portrait est lourd de sens. En rouge et vert, bien sûr. Il est clair qu'on ne se parle plus vraiment dans la Maison Jaune. 

Gauguin, Lavandières au bord du canal, 1888, New York, Museum of Modern Art. 

Gauguin, Les Lavandières, 1888, Bilbao, Museo de Bellas Artes. 

Van Gogh, Le Semeur, 1888, Amsterdam, Musée Van Gogh. 

Gauguin, Portrait de Madame Roulin, 1888, Saint-Louis Art Museum (Missouri). 

Van Gogh, Portrait de Madame Roulin, 1888, Winterthur, Musée Oskar Reinhart "Am Römerholz". 

Gauguin, Arlésiennes, Mistral, ou Jardin Public, Arles, 1888, Chicago, The Art Institute. Une réponse manifeste et magistrale au Souvenir du jardin d'Etten de Van Gogh. 

Gauguin, Van Gogh peignant des tournesols, 1888, Amsterdam, Musée Van Gogh. 

Delacroix, Portrait d'Alfred Bruyas, 1853, Montpellier, Musée Fabre. 

Giotto, Le Baiser de Judas, Padoue, fresque de la Capella degli Scrovegni, vers 1305, avec détail de l'oreille tranchée ci-dessus. 

Fra Angelico, L'Arrestation de Jésus, avec détail de l'oreille tranchée ci-dessus, vers 1450, Florence, Museo San Marco. 

Gauguin, Autoportrait, 1888, Moscou, Musée Pouchkine. Malgré le fond tiré d'un tableau postérieur, je pense comme Victor Merlhès, que ce portrait est bien celui dont parle Van Gogh dans une lettre à son frère écrite après le départ de Gauguin. Le portrait était sans doute inachevé quand Gauguin l'emporta dans ses bagages en rentrant à Paris. Il y ajouta le fond par la suite (ou le modifia), puis l'abandonna sans le terminer vraiment. 

Van Gogh, Autoportrait à l'ami Laval, décembre 1888, peu avant la crise de l'oreille coupée, Collection particulière.