Rentré à Paris  à la mi-novembre 1894, Gauguin découvrit le pillage d'Anna la Javanaise et sa disparition. Il avait perdu son procès contre ceux qui lui avaient brisé la jambe à Concarneau, mais aussi celui intenté à Marie Henry pour récupérer une vingtaine d'oeuvres restées chez elle en dépôt.  Il quitta la Bretagne écoeuré et décidé à retourner pour toujours à Tahiti. Pour financer ce projet, il organisa une vente de ses toiles à bas prix et créa sa fameuse sculpture Oviri (sauvage en tahitien). Toutes les règles de l'art de son temps y furent enfreintes. La "sauvagerie" résidait autant dans le sujet que dans le traitement de l'oeuvre. Il chercha un préfacier pour le catalogue de sa vente et trouva le dramaturge suédois Strindberg avec lequel il eut un passionnant échange. La vente fut un échec et ne lui rapporta que 1500 francs. Pour comble de malheur, il se laissa entraîner un soir par une prostituée, malgré l'avertissement d'un agent de police de passage, et attrapa la syphilis. Combinée à sa blessure, et provoquant des ulcères sur ses jambes, la maladie lui vaudra un calvaire sans nom jusqu'à sa mort. Il laissa les toiles invendues chez des marchands de second ordre et quitta l'Europe pour toujours. Il prit le train à la gare de Lyon puis le paquebot "L'Australien" le 3 juillet 1895 à Marseille. Retour vers la "douce Océanie". 

Oviri, sculpture céramique, 1894, Paris, Musée d'Orsay. 

On a beaucoup glosé sur Oviri et souvent dit n'importe quoi, parlant même de goître pour les yeux ! En fait, Gauguin avait déjà traité ce visage dans la toile ci-dessus à droite "E haere oe i hia ?" (Où vas-tu ?), en 1892. On remarquera la position identique des mains. Oviri est inspiré des statues de Borobudur et des Tikis marquisiens dont il avait dû voir des exemples ou des images : grandes orbites rondes pour les yeux, nez petit et aplati, bouche en deux traits qui barrent le visage (voir ci-dessous). Ce personnage donne la mort à une louve et son louveteau sans le moindre remords. Gauguin l'appela parfois "La Tueuse". Il a voulu  à la fois crier son rejet de l'art européen et rappeler que la beauté prend sa source dans les forces inconscientes ou "sauvages" en nous. Oeuvre prémonitoire admirée longuement lors de la rétrospective Vollard en 1906 par Matisse et Picasso qui commença ses "Demoiselles d'Avignon" après avoir vu Oviri. Mais cette oeuvre est aussi une manière d'autoportrait comme le suggère l'oeuvre ci-dessous. Gauguin demanda à ce qu'une réplique d'Oviri en bronze figure sur sa tombe, ce qui fut fait, quoique tardivement. 

Quelques têtes de Tikis marquisiens photographiées par moi au musée de Tahiti à Punaauia en 2012. On reconnaît les emprunts de Gauguin pour son oeuvre. 

Makai'i Taua Pepe, unique tiki représenté horizontalement, à Hiva Oa aux Marquises près du grand Tiki à Puamau. On reconnaît les caractères du visage dans la statuaire marquisienne qui ont inspiré Gauguin. Photo de l'auteur en 2012.

Autoportrait Oviri, réplique en bronze d'un original en plâtre disparu, 1895, Collection particulière. Le titre de cet autoportrait éclaire le sens de la sculpture ci-dessus.

August Strindberg (1849-1912). L'écrivain suédois fut l'un des rares hommes de son temps à avoir deviné Gauguin. C'est à lui que le peintre suggéra que son Tahiti était bien rêvé et non réaliste ou ethnographique, une utopie de Tahiti qui ne puisait ses références ni dans le passé, ni dans le présent de l'île. 

August Strindberg était aussi peintre de talent.  A gauche, "La Ville", Huile sur toile, 1903, Stockholm, Nationalmuseum. A droite, "Underlandet" (Wonderland, Pays des merveilles), Huile sur carton, 1894, Stockholm, Nationalmuseum.