Une fois installé dans le village de Mataiea sur la côte ouest de l'île et après avoir noué quelques relations avec ses voisins, Gauguin voulut trouver une femme qui partagerait sa vie. Il fit pour cela le tour de l'île à cheval par le sud jusqu'à la côte orientale, en traversant parfois des régions intérieures de Tahiti où il prétendit par la suite avoir vu des Tahitiens vivant comme ils le faisaient avant l'arrivée des Européens. Pure fiction bien entendu, destinée à donner au lecteur de Noa Noa un semblant de parfum exotique. Cette promenade n'en fut pas moins riche d'impressions nouvelles qui, mêlées aux rêveries comme toujours chez Gauguin, lui inspirèrent les deux tableaux fictifs Matamua et Hina Maruru  ci-dessous. Oeuvres qui seront suivies de bien d'autres pour incarner un Tahiti imaginaire ou utopique. 

 

Invité par des Tahitiens à partager leur repas dans un autre village, il répondit aux questions et fit part de son intention de trouver une vahiné. C'est ainsi qu'une femme de ses hôtes lui proposa sa propre fille adoptive Teha'amana dont on voit le portrait ci-dessous. Mais elle avait 13 ans ! Bien qu'"épouvanté", Gauguin au milieu de cette assemblée de Tahitiens finira par accepter de la prendre pour femme. De toute façon à 20 ans, les Tahitiennes étaient en général déjà mariées et mères. Teha'amana avait du reste selon sa description et ses tableaux un corps de femme. De toutes les vahinés de Gauguin, nous rencontrerons les autres par la suite, elle fut la plus jeune : l'âge de sa propre fille Aline... Ce fait, et d'autres, suscitèrent une littérature déchaînée contre Gauguin, le qualifiant de "pédophile", "colonialiste", et j'en passe. 

On peut penser ce qu'on veut de Gauguin, encore faut-il, avant de s'ériger en imprécateur, le faire à la lumière des faits. Gauguin vivait en un temps qui n'est pas le nôtre et n'existe plus. Or, en son temps, la majorité sexuelle était légalement fixée en France par la loi de mai 1863 à 13 ans, ceci non seulement dans les colonies, mais en France. Rappelons que la législation antérieure qui datait de Louis-Philippe (en 1832) fixait cette majorité sexuelle à 11 ans. En 1945, cette majorité sexuelle fut portée à 15 ans jusqu'à nos jours (2018). Il s'ensuit que Gauguin en se mettant en ménage avec cette très jeune femme ne faisait rien d'illégal selon la loi en vigueur, en France comme dans les colonies.  La vie pouvait être alors extrêmement courte : par delà la mortalité infantile qui ravageait tant les familles que la perte d'un enfant n'y était jamais le drame épouvantable qu'on pourrait imaginer de nos jours, on pouvait mourir pour trois fois rien à 20 ou 30 ans. Citons au moins trois contemporains notables de Gauguin : Seurat mourut à 31 ans d'une angine ou d'une diphtérie, Bizet disparut à 36 ans des complications d'une angine, et le talentueux critique de Van Gogh et de Gauguin, Albert Aurier, fut foudroyé par une typhoïde à 27 ans, trois exemples parmi des centaines de milliers d'inconnus. La propre fille de Gauguin mourut à 19 ans et son fils Clovis à 21 ans. Avec une telle espérance de vie, la précocité sexuelle est inévitable. Ces faits étant rappelés, chacun peut juger à sa guise. Pour ma part, comme biographe, je ne suis ni procureur, ni avocat, ma tâche est de restituer les conditions réelles dans lesquelles une vie s'est déployée, avec ses lumières et ses ombres, afin que les lecteurs puissent mieux aimer (ou détester) l'oeuvre d'un grand façonneur d'images. 

Teha'amana présenta à Gauguin ses parents biologiques qui vivaient dans un autre village, et selon le contrat convenu, elle partit avec Gauguin pour l'"essayer" une semaine. Elle retourna alors chez ses parents quelques jours pour arrêter sa décision définitive et revint, de son propre gré, vivre avec le "Français". Ainsi commença pour Gauguin son plus grand amour, ses retrouvailles avec l'innocence perdue. Il vécut dans un bonheur absolu durant de longs mois et sa peinture en porte la marque. Teha'amana fut aussi son modèle, la robe missionnaire tomba enfin pour donner à voir l'Eve originelle, et Gauguin put rêver son Tahiti utopique, qui n'était ni le monde colonial présent, ni celui du passé, avec ses sacrifices humains et son infanticide. Un Tahiti de liberté, fictif, recomposé, et qui pourrait advenir un jour.  

Matamua (Autrefois), 1892, Madrid, Musée Thyssen-Bornemisza.

Hina Maruru (Fête ou Grâces rendues à la déesse Hina), 1893, Collection particulière. 

Vahiné no te vi (La Femme à la mangue), 1892, Baltimore, Museum of Art. Il s'agit de Teha'amana qui est enceinte dans ce portrait exécuté plus tard en milieu d'année.  La grossesse n'ira pas jusqu'à son terme. Le jaune vibrant fait penser à Van Gogh dont Gauguin se souvient ici. Pour Van Gogh, des trois primaires, le bleu était trop froid, le rouge violent, le jaune était la couleur de l'amour, et c'est bien de cela qu'il est question dans cet hymne au bonheur amoureux et à son fruit, hors de toute idée de péché originel. Gauguin fait vibrer ce jaune au maximum avec le bleu violacé de la robe en un somptueux accord de complémentaires.